La mémoire de « l’union sacrée » : conférence de Mgr Luc Ravel

Dans le cadre des commémorations du centenaire 14-18, Mgr Luc Ravel, évêque aux armées françaises, est venu à Compiègne donner une conférence sur la mémoire de « l’union sacrée » ou comment trouver un socle commun pour notre interreligieux. Retrouvez ici le texte de la conférence :

« L’actualité nous rejoint aujourd’hui par un prisme singulier : celui des guerres à l’extérieur ou des tensions à l’intérieur à caractère religieux. Chacun sent l’urgence de trouver de nouvelles clefs de lecture et recette de vie pour s’épargner des bouffées de colère et de rancoeurs durables.

 On peut se joindre aux commémorations pour en dégager un sens profitable pour notre actualité sans être un spécialiste mais simplement en s’appuyant sur eux. Ni historien, ni spécialiste du dialogue interreligieux, l’évêque aux armées a l’avantage de connaître et de vivre avec ses aumôniers militaires un interreligieux concret. Les discussions pour une connaissance réciproque ne suffisent plus : c’est à une réelle convivialité que nous sommes appelés, à trouver des modes de vie concrets et efficaces pour être et vivre ensemble sur le même sol.

 La mémoire du début de la grande Guerre nous met sous les yeux le sol commun, la terre mentale partagée par tous et sur laquelle les français se sont unis malgré des tensions religieuses et politiques extrêmement fortes. Voilà ma thèse : seul le patriotisme, la conscience et l’amour d’une même patrie autorise l’union et la convivialité entre les forces d’un même pays, religieuses mais aussi politiques.

1. Quelques rappels historiques de ce tout début de la guerre : l’union sacrée

1 et 2 août 1914 : mobilisation générale en France (décidée le samedi 1 août et effective le dimanche 2 août.

Dans la nuit du 1 au 2 août déclaration de guerre de l’Allemagne à la Russie.

Lundi 3 août 1914 à 18h45 l’ambassadeur d’Allemagne en France, von Schoen remet à Viviani la déclaration de guerre de l’Allemagne à la France

Mardi 4 août 1914 : le message lu par le président du Conseil Viviani du président Poincaré à la chambre où il emploie l’expression « union sacrée », dont le sens premier est d’abord politique et militaire : « (La France) sera héroïquement défendue par tous ses fils, dont rien ne brisera devant l’ennemi l’union sacrée, et qui sont, aujourd’hui, fraternellement assemblés dans une même indignation contre l’agresseur, et dans une même foi patriotique. »

Il s’agit de faire front. Cette expression a ses équivalents chez tous les belligérants. Poincaré explique dans ses mémoires, écrites douze ans plus tard, le sens de cette expression « l’union sacrée » : « l’union sacrée, sacrée comme le bataillon thébain, dont les guerriers, liés d’une indissoluble amitié, juraient de mourir ensemble, sacrée, comme les guerres entreprises par les grecs pour la défense du temple de Delphes, sacrée comme ce qui est grand, inviolable et presque surnaturel. » (Xavier Boniface, Histoire religieuse de la Grande Guerre, Fayard, 2014, p. 37)

Aucune dimension proprement religieuse n’apparaît dans cette « union sacrée » : en faire une sorte de communion interreligieuse, de conscience supérieure aux religions présentes relève d’un fantasme. Les religions, les forces spirituelles et politiques ne se sont pas unis mécaniquement entre elles. Elles se sont reconnues unies par un sol commun.

Cette valeur commune  a deux faces : la face négative née spontanément. Il s’agit de « faire front contre ». Deux ennemis s’unissent contre un troisième. Ce côté demeure sombre parce qu’il inspire une terrible question : faut-il une « bonne guerre », comme disent les gens, faut-il une catastrophe pour enfin nous unir ? L’adversité est une force d’unité. Est-elle la seule ? Est-elle nécessaire ?  Mais le discours de Poincaré décrit une autre face, positive : une même foi patriotique. Ce côté là ne naît pas de lui-même. Il y a fallu un effort d’éducation considérable, tel celui proposé par la IIIème République.

On peut parler assurément d’une religion de la patrie : Paul Bert, le comparse de Jules Ferry à l’Instruction Publique, proposait : « une pensée unique, une foi commune… c’est une religion de la Patrie, c’est ce culte et cet amour à la fois ardent et raisonné, dont nous voulons pénétrer le cœur et l’esprit de l’enfant, dont nous voulons l’imprégner jusqu’au moelles. » (6 août 1882) Le président du conseil, Viviani, reprend exactement cela à son compte : « Je salue tous les partis fondus aujourd’hui dans la religion de la Patrie », explique-t-il le 4 août 1914 à la chambre peu après la lecture du message du président Poincaré.

Tous les bords politiques ou religieux vont dans le même sens. Ainsi l’archevêque de Paris, le cardinal Amette dans une lettre au clergé et aux fidèles invite à prier pour la France en ces termes : « En face du danger qui menace le pays, toute division cesse parmi ses fils. Tous se lèvent dans un mouvement unanime de fidélité au devoir et de dévouement à la patrie. »

Il nous faudra moduler ces termes et surtout revisiter ce qu’ils recouvrent à l’aune des nationalismes qui ont recouvert le XXème siècle d’une couche de sang. Le nationalisme est le pur produit d’un patriotisme exagéré en ce sens que la religion de la patrie exclue les autres religions, en ce sens que la Patrie est devenue un Absolu remplaçant l’autre Absolu, l’Unique Dieu. Aussi le « dévouement à la Patrie » semble plus à même  d’exprimer le véritable patriotisme que la « religion de la Patrie ».

2. Un intérêt de la commémoration : la solidarité nationale.

La situation actuelle est suffisamment embarrassante pour que nous ne nous y égarions pas. Nous avons besoin d’un fil conducteur ou de quelques signes de pistes pour marcher comme des hommes dans une situation intérieure et extérieure (ne les séparons pas) extrêmement compliquée voire excessivement fragile.

Bien entendu, chacun personnellement à ses repères, ses projets, ses soutiens, ses moyens. Et tout le monde bénéficie de l’aide divine !  Mais pour autant nous ne pouvons pas séparer nos destins individuels du destin de notre communauté. Nous ne pouvons pas être un homme heureux indépendamment des communautés auxquelles nous appartenons. Parmi elles, la plus importante au plan politique : la nation. Il y a un destin collectif de la France qui nous dépasse bien qu’il dépende de nous, un avenir collégial qui nous déborde bien qu’il ne puisse se réaliser sans chacun de nous. Et c’est donc en se tournant vers l’avenir de ces communautés, et de la France en particulier que nous nous retrouvons ce soir.

Redisons-le autrement : il ne s’agit pas ce soir, et en toute commémoration de la Grande Guerre, de chercher notre réussite personnelle ; je ne vous dirai pas s’il faut, demain, acheter votre maison ou la vendre, changer de métier ou garder la même profession, se taire ou parler etc. Mais nous pouvons à l’occasion de cette commémoration, réfléchir ensemble à ce que chacun doit faire personnellement pour le profit de cette communauté nationale telle qu’elle est voulue par Dieu et telle qu’elle profitera à vos enfants et aux enfants de vos enfants. Car ce que nous faisons de bien ou de mal rejaillit deux générations en dessous de la nôtre : « Les grands-pères ont mangé du raisin sec et les petits-enfants ont eu les dents agacés ». Quand les prophètes attirent l’attention sur la responsabilité personnelle (la religion du cœur), ils ne renient pas ce fait : socialement, collectivement, politiquement, ce que nous faisons engagent deux générations en dessous et les prodigieuses avancées techniques ne changent rien à cet enchaînement. C’est une responsabilité énorme.

Celui qui veut s’en tirer tout seul et laisser derrière lui le chaos, n’a qu’une envie : quitter le navire avant qu’il ne coule. Tandis que notre question initiale sera : que dois-je faire moi pour sauver le navire et sauver tout l’équipage ? Et la religion chrétienne rajoute : et c’est ainsi que loin de disparaître dans une masse informe, loin de renier mon bonheur personnel, je le trouverai car « il y a plus de bonheur à donner qu’à recevoir. »

On remarque le saut mental requis par rapport à tout individualisme, à tout corporatisme, à tout cléricalisme. L’individualisme vise à sauver sa peau. Le corporatisme à sauver son clan, ceux qui sont semblables à moi. Le cléricalisme est une forme de corporatisme peinte en religion : il s’agit de vouloir et de défendre les intérêts de l’Eglise. Comme si l’Eglise existait pour elle-même. Comme si une religion n’était pas au service des hommes et du monde pour le conduire à son achèvement dans la civilisation de l’amour.

Tel est le sens, tel est l’intérêt, tel est l’immense avantage que nous ayons en commémorant le début de la Grande Guerre. C’était aussi la question de cet fin du mois de juillet et de ce début du mois d’août 1914 : allions-nous rester divisés alors que nous entrions en guerre ? Serions-nous disloqués plus vite par nos inimitiés internes que par les attaques extérieures ?

Jaurès change son fusil d’épaule fin juillet juste avant son assassinat : de pacifiste convaincu, il se rend à la nécessité de faire front dans la guerre. Pour tous, va flamber la devise : « l’union sacrée». Tous vont s’emparer du mot de Poincaré en lui donnant des interprétations aussi diverses que les opinions politiques ou religieuses. Nous ne les discuterons pas ce soir.

Ce qui nous intéresse, c’est de faire mémoire ensemble pour nous unir et tromper toutes nos faiblesses dues à nos divisions. Le front tout à la fois social, sociétal, militaire, religieux,  nous appelle à sa ligne de feu. Un engagement douloureux, peut être radical mais en tous cas personnel nous est demandé au nom d’un intérêt collectif et non plus individuel. Saurons-nous répondre ?

Nous allons évoquer ensemble, ce soir ou ces prochaines années, ces enfantements terribles, ces sacrifices immenses dont la guerre va accoucher : ne parlons pas trop vite et avec insouciance de cette « union sacrée » comme si elle était le remède sans douleur à nos vifs problèmes contemporains. Il n’y aura pas d’ « union sacrée » sans une conscience renouvelée du patriotisme, d’un projet collectif, d’un engagement personnel à la communauté de destin. Et sans sacrifice. Car seul le sacrifice fait passer le mot dans les faits. Si n’intéresse qu’un souci personnel d’un développement ou d’une survie, les difficultés ne proposent que la fuite. C’est apparemment la seule issue pour le sacrifice. Mon propos n’aura alors aucun intérêt comme toutes nos commémorations.

Mais si nous sommes chrétiens, répétons-nous deux choses :

La fuite n’est jamais l’heureuse issue humaine. De l’intérieur et seulement de l’intérieur, on fait changer les choses. De l’intérieur ne signifie pas immergé dans le monde comme un sous-marin dans l’eau, imperméable au milieu dans lequel il baigne. Mais « de l’intérieur» signifie : solidaire de ce monde battu pas les vagues. Par son incarnation, le Fils éternel a voulu nous sauver en devenant solidaire en tout des hommes : il a lié librement son destin au nôtre. Il s’est laissé emporté dans notre mort pour que nous soyons emporté dans sa résurrection. Désormais, nous partageons le même destin.

La communauté politique appelée « nation » n’est pas une invention humaine. Elle est voulue par Dieu pour épanouir l’homme. Bien sûr, ce n’est pas Dieu qui fixe les frontières ou qui révèle nos constitutions ! Il ne s’agit pas de sacraliser notre terre comme si elle était nôtre depuis le début des siècles. Ou de sacraliser tel ou tel régime politique. Encore moins de tomber dans l’idéologie de la IIIème République résumée par Viviani : « la religion de la nation » dont on sait qu’elle a débouché sur des nationalismes effrayants. Mais il nous faut affirmer que l’homme est par vocation un homme social et politique. Les nations sont voulues par Dieu et elles ont entre elles un lien de complémentarité pour former le grand corps du « genre humain ». Chacune à sa vocation dans le concert des nations.  Un homme apatride n’est pas un saint mais un malheureux. La conscience que notre vraie Patrie est le Ciel n’élimine pas le fait que nous sommes encore dans le temps et que notre croissance dans le temps suppose la nation.

3. La patrie, fondement de l’inter-politique, de l’interreligieux, de l’intercommunauté.

Revenons à ces débuts de la Grande Guerre, vu sous un angle particulier, celui des croyants. Les chrétiens, mais c’est vrai aussi des juifs et des musulmans, meurent « Pour la France et pour l’Eglise ». Ou les variantes : pour Dieu et pour la Patrie (pro Deo et patria).

« Il m’est consolant de dire : Je meurs pour la France et pour l’Eglise. Je fais bien volontiers le don de mon sang et de ma pauvre vie pour que nous soyons vainqueurs et que la liberté soit accordée à l’Eglise dans ce cher pays qui avait mérité le nom de fille aînée de l’Eglise. » Abbé Pierre Berger, séminariste, tué le 27 août 1916 Les chrétiens n’hésitent pas à écrire qu’ils « mourront en chrétien et en soldat français. » « Dieu, la patrie, la société des Missions étrangères attendent que chacun fasse son devoir… » Mgr Morel archevêque de Pondichéry à ses confrères.

«  Mon cœur est tout à la patrie. Je me reproche même d’oublier Dieu pour la France. C’est à peine si je prie et cependant je suis en face de la mort ! Je me rassure au fond c’est bien Dieu que je sers en servant la patrie. »  Sergent Rochon du Verdier, Séminariste tué le 7 septembre 1914

Et c’est ce qui va être fait et dont nous avons une preuve du sang terrible : pour les catholiques les chiffes parlent :

Séculiers : 25 400 mobilisés, 3 249 tués

Religieux : 9 323 mobilisés, 1 571 tués

Religieuse : 16 143 mobilisées, 378 tuées

Les autres religions sont sur le même pied, dans les proportions sociales.

Le patriotisme est le fond, le terreau, sur lequel s’établissent les autres valeurs politiques ou religieuses. « L’union sacrée » de la guerre révèle cette unité substantielle que la vie de Paix ne laissait pas ou peu entrevoir. Mais au fond, cette unité préexistait déjà, Poincaré n’a eu un tel succès qu’en raison de son existence.

Bien sûr des questions s’élèvent : est-on français avant d’être catholique ? Etc. Les cités charnelles sont-elles la chair de la Cité de Dieu ? Nous n’y entrerons pas ce soir.

De même que nous pourrions rajouter que cette union sacrée n’a jamais tari l’anticléricalisme qui resurgit dès le mois de septembre 1914… Et cette implication des croyants dans la guerre, leur esprit patriotique mettra du temps à être reconnu : la rumeur infâme et la réponse donnée, d’une part par Maurice Barrès et, d’autre part, par « la preuve du sang ».

Ce qui nous intéresse ici, en ce souvenir de 1914, tient dans une première donnée incontournable : une conscience nationale est nécessaire pour une « union sacrée » au quotidien, pour une convivialité réelle et stable où la diversité des forces en présence trouve des synergies acceptables pour tous. C’est l’intérêt du foie ou du cœur de travailler pour le corps tout entier quitte à ne pas être vu. Mais si l’organe singulier ignore ou refuse le corps dans son ensemble, comme un organe greffé, il y a rejet : tous en pâtissent.  Et les organes ne s’unissent pas entre eux sans un projet commun plus haut que la résultante de leurs intérêts particuliers.

Rêver d’une « union sacrée » et en particulier d’un interreligieux sans parler de la nation, c’est faire fausse route et ne rien comprendre aux fondamentaux humains ; c’est construire des unités de façade sur du sable ; le sol sur lequel se construit l’unité nationale, n’est pas l’union des groupes religieux indépendamment d’une cohésion nationale. Nous sommes là dans le rêve ou la défiance, en tous cas sur une bien mauvaise conception de la laïcité propre à ceux qui n’y connaissent rien et veulent se défausser de leur responsabilité politique. Disons-le autrement : les forces religieuses mises en présence sur une même terre par l’histoire, ne sont pas responsables de l’unité d’un pays. C’est la tâche du politique. Quand celui-ci, par peur des religions (nommons les choses), les accuse de ne pas s’entendre entre elles et cherche à tout prix à les unifier dans un dénominateur commun dont aucune tête ne doit dépasser, il abandonne sa mission.

Nous avons dans l’armée l’expérience concrète de ces tentatives malhabiles de chefs qui se défaussent. Ce n’est pas aux aumôniers à trouver leur tronc commun. Au niveau personnel, ils doivent s’entendre entre eux pour vivre ensemble, partager les moyens etc. Et c’est ce qui se passe. Mais lorsque le chef se tourne vers eux pour leur demander de bâtir une célébration commune au motif qu’ils doivent être source de l’unité, il se trompe profondément et sécrète le mal-être.

Comment réveiller ou éveiller une conscience nationale ? Voilà la première question que je poserai si on veut m’interroger sur l’interreligieux concret dans une société. Là où on attend un discours pieux sur le commun des religions, là où on veut chercher je ne sais quelle théologie de supermarché, je retourne la question sur le politique. Que faites-vous pour une nouvelle conscience nationale, un patriotisme noble et sans peur où l’affirmation de la France conforte notre travail avec les autres nations ?

4. La foi et la mémoire de l’humanité : la contribution de la foi aux commémorations.

Il me semble que commémorer est une voie indispensable pour éveiller ou réveiller une conscience nationale, un patriotisme sain, réel et vigoureux mais évitant de tomber dans les pièges sournois du nationalisme. Nous parlons de la mémoire collective, c’est à dire de l’histoire remémorée à même de raviver la flamme sans duperie ou trompe l’œil.

Car il y a une mémoire collective comme il existe une mémoire personnelle. Que ces commémorations soient l’occasion d’une redécouverte de sa famille (les carnets de son grand-père etc.) ne peut que nous réjouir. Mais lorsque nous parlons de commémoration, nous parlons d’autre chose. Commémorer, c’est faire mémoire ensemble d’un passé commun.

Pour l’Eglise, commémorer, c’est d’abord contribuer avec d’autres à mettre en lumière une donnée anthropologique fondamentale : l’homme sage participe d’une mémoire collective « antérieure » à la mémoire individuelle. C’est le premier enjeu de notre commémoration.

En effet, comme le temps est en l’homme (la durée) et l’homme dans le temps (l’écoulement), la mémoire est en l’homme et l’homme dans la mémoire. Quand l’homme se souvient, il revient à sa mémoire individuelle où des éléments de son passé se sont gravés. Mais l’homme habite dans une mémoire collective exprimée par les Traditions de ses pères : « Les nations, de manière analogue aux individus, sont dotées d’une mémoire historique. »[1] Dans son poème « Quand je pense : Patrie… », Karol Wojtyla l’exprimait ainsi :

« Quand je pense : Patrie… – je l’exprime et je m’enracine, le cœur m’en parle comme d’une secrète frontière allant de moi vers les autres, nous embrassant tous en un passé plus ancien qu’aucun de nous.

C’est de ce passé -quand je pense : Patrie…- que j’émerge pour l’enfermer en moi tel un trésor.

Sans cesse je me demande comment le multiplier, comment élargir l’espace qu’il emplit. »[2]

C’est là aussi une démarche totalement judéo-chrétienne. Nous pouvons ajouter à cette dimension de la mémoire collective une contribution propre. Notre contribution propre reste ignorée largement encore aujourd’hui et c’est bien regrettable pour la France.

Ainsi la religion chrétienne, je me prononce pour ma religion, a le culte… de la mémoire ! Constamment l’homme ou le peuple est invité à se souvenir. Et, réciproquement, par un anthropomorphisme aisé à décrypter, ils prient Dieu de se souvenir de ses promesses. Le peuple de Dieu est ainsi le peuple à la longue mémoire. Et dès qu’il oublie les commandements de Dieu et ses merveilles réalisées jadis, dès qu’il oublie les promesses divines et les engagements humains qui y correspondent, il sombre dans le péché et s’égare dans des voies de misère. Le « présentisme » ambiant nous est présenté comme une ultime sagesse : vivre l’instant présent et juste l’instant présent. Mais très vite, il appauvrit et se termine en dislocation de l’homme asphyxié par une succession d’instants tous différents et sans lien entre eux.

Pour développer mon propos, j’en appelle au pape François dans son Encyclique Lumen Fidei du 29 juin 2013. Il aborde ce thème de la mémoire et du sens de la vie. Nous pourrions y trouver ce que la religion peut apporter dans nos commémorations, sa contribution propre, c’est à dire ni la technique de l’historien ni l’instrumentalisation du politique mais l’unité du temps dans sa marche en avant. Une unité qui donne sens à la vie de chacun.

a. Une mémoire qui englobe déjà le futur :

« 9. Il est vrai qu’en tant que réponse à une Parole qui précède, la foi d’Abraham sera toujours un acte de mémoire. Toutefois cette mémoire ne fixe pas dans le passé mais, étant mémoire d’une promesse, elle devient capable d’ouvrir vers l’avenir, d’éclairer les pas au long de la route. On voit ainsi comment la foi, en tant que mémoire de l’avenir, memoria futuri, est étroitement liée à l’espérance. »

b. L’unité du temps correspond à l’unité et l’unicité de Dieu :

« 13. Une fois perdue l’orientation fondamentale qui donne unité à son existence, l’homme se disperse dans la multiplicité de ses désirs. Se refusant à attendre le temps de la promesse, il se désintègre dans les mille instants de son histoire. Pour cela l’idolâtrie est toujours un polythéisme, un mouvement sans but qui va d’un seigneur à l’autre. »

c. Le sens de la route commune :

« 25. Nous pouvons parler, à ce sujet, d’un grand oubli dans notre monde contemporain. La question sur la vérité est, en effet, une question de mémoire, de mémoire profonde, car elle s’adresse à ce qui nous précède et, de cette manière, elle peut réussir à nous unir au-delà de notre « moi » petit et limité. C’est une question sur l’origine du tout, à la lumière de laquelle on peut voir la destination et ainsi aussi le sens de la route commune. »

d. La foi éclaire toute l’histoire :

« 28. La connaissance de la foi est une connaissance qui éclaire le chemin dans l’histoire. … À travers l’expérience des prophètes, dans la douleur de l’exil et dans l’espérance d’un retour définitif dans la cité sainte, Israël a eu l’intuition que cette vérité de Dieu s’étendait au-delà de son histoire, pour embrasser toute l’histoire du monde, depuis la création. La connaissance de la foi éclaire, non seulement le parcours particulier d’un peuple, mais tout le cours du monde créé, de ses origines à sa consommation. »

 

Bibliographie :

Max Gallo, 1914 le destin du monde, XO éditions, Paris 2013

Annette Becker, La guerre et la foi. De la mort à la mémoire 1914-1930, Armand Colin, Paris 1994

Xavier Boniface, Histoire religieuse de la Grande Guerre, Fayard, 2014



[1] Jean-Paul II, Mémoire et identité, Flammarion, 2005, p. 92

[2] Karol Wojtyla, Poèmes, éd. Cana/ Cerf, Paris, 1998

 

 

10 novembre 2014  //  Par :   //  Centenaire 14-18, Compiegnois  //  Pas de commentaire   //   924 Vues

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